Nice : une fraude de 5 millions d’euros sur les aides aux demandeurs d’asile démantelée
Une fraude d’ampleur inédite sur les aides versées aux demandeurs d’asile vient d’être révélée à Nice, dans les Alpes-Maritimes, pour un préjudice estimé à cinq millions d’euros en un peu plus de trois ans.
Fraude sur les aides aux demandeurs d’asile – Selon le parquet de Nice, près de 3 900 cartes de paiement dédiées à l’allocation pour demandeur d’asile (carte ADA) auraient été détournées via un système de retraits et de transferts de fonds opérés depuis trois commerces niçois. Deux hommes ont déjà été jugés et condamnés dans ce dossier, tandis que les investigations se poursuivent pour clarifier l’ampleur exacte du réseau et d’éventuelles complicités, selon France 3 Provence-Alpes-Côte-d’Azur
L’affaire interroge à la fois la sécurité des dispositifs d’aide publique et les conditions de vie des demandeurs d’asile, dont une partie se retrouve au cœur de ce système ou à sa périphérie. Elle relance aussi le débat sur les contrôles, la coopération entre autorités judiciaires, Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) et opérateurs bancaires.
Une fraude structurée autour de 3900 cartes ADA
L’enquête s’ouvre en janvier 2025 à la suite d’un contrôle au cours duquel un homme est interpellé en possession d’une dizaine de cartes ADA, d’une demande d’asile établie au nom d’un tiers et de nombreux justificatifs de transferts de fonds. Ces cartes, délivrées par l’OFII et normalement destinées à couvrir les dépenses courantes des demandeurs d’asile, ne sont pas conçues pour être massivement utilisées comme cartes de retrait. Or, les investigations mettent rapidement au jour un détournement systématique de leur usage.
Selon le procureur de la République de Nice, Damien Martinelli, les cartes étaient utilisées pour des opérations de « cashback » dans trois commerces niçois tenus par une même personne, permettant de retirer en liquide « le solde associé à chaque carte », en violation de l’objet même de ces cartes. Entre janvier 2022 et août 2025, près de 3900 cartes ADA auraient ainsi servi à des retraits frauduleux pour un montant total avoisinant cinq millions d’euros. À chaque opération, le gérant des établissements aurait prélevé une commission d’environ 10% sur les sommes retirées.
Les fonds, une fois transformés en liquide, ne restaient pas toujours sur le territoire français. Le parquet indique que « des opérations de transfert de fonds à l’étranger, notamment en Italie, Albanie, Allemagne, Géorgie et Ukraine, étaient ensuite souvent effectuées depuis ses établissements ». Ces mouvements renforcent, aux yeux des enquêteurs, l’hypothèse d’un système structuré et organisé, au-delà d’une simple dérive individuelle.
Condamnations et saisies : la réponse judiciaire immédiate
Deux hommes ont déjà reconnu leur participation à ce mécanisme et ont été jugés en comparution immédiate à Nice. Le premier a été condamné à trois ans de prison avec sursis pour complicité d’escroquerie, après avoir admis qu’il se rendait dans des commerces partenaires pour effectuer les opérations de cashback et remettre les espèces au réseau. Il a expliqué aux enquêteurs que son rôle consistait à « réaliser des opérations de ‘cashback’ dans des commerces permettant de retirer en liquide le solde associé à chaque carte » avant d’effectuer des transferts de fonds.
Le commerçant à la tête des trois établissements a, lui aussi, reconnu les faits. Interpellé le 5 mai 2026, il a été condamné à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique, à 200 000 euros d’amende et à l’interdiction définitive de gérer une société. Les juges l’ont déclaré coupable d’escroquerie en bande organisée, de blanchiment d’escroquerie en bande organisée, de blanchiment et d’exercice illégal de l’activité de prestataire de services de paiement.

Les perquisitions ont permis la saisie de 16.800 euros à son domicile, de 55.600 euros dans un commerce de la rue Paganini à Nice, de près de 9.000 euros sur des comptes bancaires ainsi que de deux véhicules, pour une valeur totale supérieure à 100.000 euros. L’intégralité des biens saisis a été confisquée, et le commerçant devra en outre rembourser les sommes dues au Trésor public.
Demandeurs d’asile, OFII et débats sur les contrôles
L’affaire met en lumière la vulnérabilité du dispositif d’allocation pour demandeurs d’asile, qui repose notamment sur la distribution de cartes prépayées nominatives. Dans ce dossier, une partie des titulaires de cartes a cédé, prêté ou laissé utiliser leurs moyens de paiement, parfois contre rémunération, parfois dans un contexte de pression ou de précarité. Les enquêteurs cherchent encore à préciser le degré de connaissance et de participation de certains bénéficiaires, dans un contexte où la frontière entre complicité et exploitation peut être difficile à tracer.

L’OFII, chargé de la gestion de ces aides, n’a pas encore communiqué en détail sur ce cas spécifique, mais l’institution rappelle régulièrement que les allocations sont destinées à couvrir les besoins essentiels, et que tout détournement peut entraîner des sanctions et la suspension des droits. Des organisations engagées dans la défense du droit d’asile soulignent, de leur côté, que ces fraudes restent marginales au regard du nombre total de bénéficiaires et des montants engagés à l’échelle nationale. Elles appellent à ne pas assimiler l’ensemble des demandeurs d’asile à ces affaires et à maintenir un accès effectif aux aides.
Le parquet de Nice insiste, pour sa part, sur la nécessité de renforcer les contrôles et la coopération entre services de l’État, banques, opérateurs de transfert de fonds et réseaux de distribution. Les autorités judiciaires indiquent que les investigations se poursuivent pour déterminer si d’autres intermédiaires ou structures, en France ou à l’étranger, ont participé au dispositif.


