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« 4000 convives autour d’un cochon à la broche » : le recteur de la Grande Mosquée de Paris critique la présence de porc aux banquets du Canon français

Le débat autour du Canon français a pris une nouvelle tournure le 6 mai après la vidéo du recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, dénonçant un événement réunissant « 4000 convives autour d’un cochon à la broche ».

Banquets français – Dans une vidéo largement relayée, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, accuse ce type d’événement d’« exclure » symboliquement une partie de la population du fait de la place centrale donnée au porc dans ces repas festifs.

Ce commentaire intervient dans un pays où les banquets, fêtes populaires et repas géants font partie d’un héritage ancien, intimement lié aux valeurs de convivialité, de partage et de sociabilité.

La controverse pose ainsi une question plus large : jusqu’où des demandes d’adaptation à des prescriptions religieuses, comme le halal, peuvent-elles s’imposer à des événements privés qui se réclament de la tradition française et des principes de la laïcité ?

Un banquet au cœur d’un débat national
Le Canon français, structure événementielle créée en 2021, organise dans plusieurs régions des banquets géants réunissant des milliers de personnes autour de cochons à la broche, de chants et de danses, revendiquant un esprit festif « à l’ancienne ».

Le banquet normand d’avril, à Caen, a rassemblé plus de 4000 participants au parc des expositions, avec un décor de grande fête populaire et une programmation mêlant repas collectifs, musique et animations. Selon les organisateurs, l’objectif est de proposer des moments de convivialité, « de l’événementiel, pas de la politique », tout en assumant une mise en avant de ce qu’ils présentent comme un art de vivre français.

C’est ce cadre que critique le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, qui dénonce un dispositif excluant pour les Français ne consommant pas de porc pour des raisons religieuses. Dans sa vidéo, il décrit « 4000 convives autour d’un cochon à la broche, un banquet présenté comme la célébration des valeurs françaises » et estime qu’il s’agit d’« un banquet où l’on chante à la gloire d’une figure politique en excluant symboliquement ceux qui ne ressemblent pas ». Il ajoute : « Il y a une différence entre une communauté qui se rend visible parce qu’elle a souvent été invisible, et une communauté qui se rend visible pour rappeler aux autres qu’ici, en France, ils ne sont pas chez eux. »

Plusieurs élus ont réagi sur les médias sociaux certains annonçant vouloir accueillir à leur tour le Canon français dans leur commune, en insistant sur la liberté d’organiser des fêtes populaires incluant du porc au menu. Le maire de Chalon-sur-Saône, par exemple, a déclaré : « On a le droit de faire la fête sans être accusé d’exclusion », en annonçant qu’il recevrait l’organisation pour un futur banquet, selon Le Figaro. Pour ses soutiens, ce type d’événement relève d’un choix culinaire et culturel assumé, qui ne vise pas à viser une communauté particulière mais à célébrer un héritage gastronomique et festif français.

La longue tradition des banquets populaires
Les repas collectifs et banquets publics occupent une place particulière dans l’histoire de France. Dès le Moyen-Âge et depuis la Révolution française, les banquets publics sont des moments forts des fêtes civiques, pensés comme des symboles d’unité et d’harmonie, où l’on mange, chante et trinque pour manifester une communauté de destin. Historiens et sociologues rappellent que ces tables publiques visaient à « renforcer la réconciliation collective, faire oublier les haines, les conflits et les différences sociales », à travers la réunion de « bons paysans » et de notables autour des mêmes mets.

Au fil des siècles, cette culture du banquet s’est muée en une multitude de fêtes populaires : repas de village, banquets républicains, grands repas de 14 Juillet, fêtes locales associant grillades, bals et chansons. Dans de nombreuses régions, on se rassemble encore aujourd’hui pour danser, chanter et partager de grands repas en plein air, qu’il s’agisse de fêtes de la Saint-Jean, de kermesses ou de repas de comités des fêtes. Ces rendez‑vous contribuent à transmettre un mode de vie, une manière d’être ensemble qui associe cuisine, musique et présence sur la place publique.

Le cochon y tient une place singulière, comme produit emblématique de la charcuterie française, du cochon à la broche aux saucissons, en passant par les spécialités régionales. Dans de nombreux territoires ruraux, l’abattage du cochon et les repas qui l’accompagnent ont longtemps rythmé la vie sociale, avec des moments collectifs de préparation, de dégustation et de fête. Pour une partie de la population, remettre en avant ces pratiques dans des événements contemporains comme ceux du Canon français apparaît comme une façon d’actualiser cet héritage et de le promouvoir à l’échelle du pays.

Laïcité républicaine et liberté alimentaire
Sur le plan juridique et culturel, la France se caractérise par l’absence de restrictions religieuses collectives en matière d’alimentation. Les prescriptions liées au Carême, qui ont marqué l’histoire du catholicisme, n’ont pas de caractère obligatoire pour l’ensemble de la population et relèvent aujourd’hui du choix individuel des croyants. La norme commune est celle d’une liberté alimentaire encadrée par des règles sanitaires et commerciales, mais non par des obligations religieuses.

Ce cadre s’inscrit dans la tradition républicaine de laïcité, fondée sur la séparation des Églises et de l’État et sur la neutralité de l’espace public vis‑à‑vis des cultes. La liberté de conscience et de religion est garantie, tout comme la possibilité de pratiquer des prescriptions alimentaires spécifiques – qu’elles soient halal, casher ou autres –, mais sans que ces normes particulières puissent devenir la règle imposée à tous. Dans ce contexte, de nombreux juristes et observateurs rappellent que des organisateurs privés ou des collectivités peuvent tout à fait proposer des menus incluant du porc, dès lors que la participation est libre.

Les attentes du recteur et les limites fixées par la loi
La critique formulée par le recteur de la Grande Mosquée de Paris repose notamment sur l’idée que ces banquets devraient tenir compte des prescriptions halal afin de ne pas exclure une partie des citoyens. En filigrane, la demande est celle d’une adaptation des événements festifs privés qui se réclament de la « célébration des valeurs françaises » à la diversité religieuse de la population. Du point de vue des autorités musulmanes, la centralité du porc dans ces banquets rend de fait impossible la participation de nombreux fidèles, ce qui nourrit le sentiment d’une mise à l’écart.

Mais cette attente se heurte à la logique laïque et à la tradition culinaire nationale, qui ne prévoient pas d’aligner les menus publics ou privés sur des normes religieuses particulières. Le droit français protège la liberté de culte, sans pour autant aller jusqu’à imposer des régimes religieux à ceux qui ne les partagent pas, que ce soit dans les cantines, les événements associatifs ou les fêtes populaires. Les participants du Canon français signent de leur côté une charte s’engageant à ne pas faire de prosélytisme, les organisateurs affirmant vouloir rester dans le registre de la fête et non de la manifestation religieuse ou partisane.

Dans ce cadre, nombre de défenseurs de ces banquets estiment que répondre aux critiques en modifiant profondément la nature des repas reviendrait à renoncer à un pan de l’identité gastronomique du pays et à leur liberté. Ils font valoir que ceux qui ne souhaitent pas consommer de porc peuvent s’abstenir de participer à ce type d’événements, tout en organisant, s’ils le souhaitent, d’autres fêtes respectant leurs propres normes alimentaires.

Promouvoir un héritage festif sur tout le territoire
Au‑delà de la polémique, ces banquets soulignent l’attachement d’une partie des Français à retrouver des formes de sociabilité populaires, centrées sur de grands repas, la danse et le chant. Dans un contexte de fragmentation sociale et de tensions identitaires, certains élus et acteurs locaux voient dans cette culture du banquet une occasion de renforcer les liens de proximité, de valoriser les terroirs et de transmettre des traditions festives aux plus jeunes.

Défendre cet héritage passe pour eux par la liberté de continuer à proposer des événements qui assument une cuisine traditionnelle, y compris autour du cochon, tout en restant ouverts à tous ceux qui souhaitent y participer. La diversité des fêtes existantes – du 14 Juillet aux fêtes de village en passant par les grands banquets d’associations – montre que l’espace public français peut accueillir une pluralité de formes festives, sans uniformisation religieuse des pratiques.

Dans ce paysage, les demandes d’adaptation religieuse, comme celles exprimées par le recteur, restent légitimes comme prises de position dans le débat public, mais elles ne s’imposent ni comme norme juridique ni comme horizon culturel unique. Pour beaucoup de participants et d’organisateurs, la meilleure réponse consiste à poursuivre la mise en valeur des traditions de convivialité françaises, afin de rappeler, par la fête et le repas partagé, un socle commun de références et de pratiques historiques et culturelles.

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