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Malgré des semaines de travail pouvant atteindre 80 heures, près d’un agriculteur sur deux gagne moins que le Smic

En France, près d’un agriculteur sur deux vit avec un revenu inférieur au Smic, malgré des semaines de travail qui peuvent atteindre 70 à 80 heures selon les périodes de pointe, comme les récoltes ou les soins au bétail.

Agriculteurs au Smic – Une étude publiée par l’Observatoire de la rémunération agricole équitable le 28 avril, créé par l’ONG Max Havelaar France, estime que 43% des exploitants ne dégagent pas, en moyenne sur les dix dernières années, l’équivalent du salaire minimum de leur activité, soit moins d’environ 1 450 euros nets par mois. Ce constat, appuyé sur des données de l’Insee et du ministère de l’Agriculture, intervient alors que le gouvernement promet une nouvelle loi pour améliorer la situation des exploitants.
Derrière ces chiffres, se dessine une profession marquée par de fortes disparités entre régions, types de production et structures d’exploitation. Si la Bretagne compte proportionnellement moins d’agriculteurs sous le Smic que d’autres territoires, plus d’un agriculteur sur deux vit avec un revenu inférieur à ce seuil en Occitanie, en Nouvelle-Aquitaine ou en Corse, selon ce rapport « Nourrir à découvert ».

Pour nombre de professionnels, la tension entre exigences de compétitivité, investissements lourds et pression sur les prix à la production rend l’équation économique de plus en plus difficile à tenir.

Des revenus durablement sous pression
Selon l’étude de Max Havelaar, plus de la moitié des exploitants (54%) perçoivent un revenu agricole inférieur au salaire médian du secteur privé. En moyenne, il manquerait chaque année plusieurs milliards d’euros pour garantir au moins un Smic à l’ensemble des agriculteurs, avec un besoin évalué récemment à plus de 4,7 milliards d’euros par an sur les deux dernières années analysées.

Les auteurs soulignent par ailleurs que « les agriculteurs les plus modestes le restent, généralement, et ne remontent que rarement parmi les catégories supérieures ».

Les trajectoires de revenus apparaissent ainsi très figées : parmi les exploitants gagnant moins que le Smic en 2015, plus d’un sur deux est resté sous ce seuil une grande partie de la décennie étudiée. À ces faibles revenus s’ajoutent une forte volatilité liée aux aléas climatiques, sanitaires ou de marché, ainsi que le poids de l’endettement pour les exploitations les plus capitalistiques.

L’Insee rappelle que les bénéfices agricoles moyens, autour de 17.500 euros par exploitant en 2020, ne représentent qu’une partie du revenu disponible des ménages agricoles, complété parfois par un emploi extérieur ou des aides publiques.

Malgré ce tableau préoccupant, les organisations professionnelles rappellent que toutes les filières ne sont pas touchées avec la même intensité. Certaines productions animales ou spécialisées, comme le porc ou la volaille standard, affichent des niveaux de revenus plus proches, voire au-dessus du Smic, quand d’autres, notamment en polyculture-élevage ou dans certaines filières de fruits et légumes, restent durablement en dessous.

Des journées de travail à rallonge
Si la durée légale du travail reste fixée à 35 heures par semaine, le secteur agricole fonctionne depuis longtemps avec de fortes amplitudes horaires, en particulier pour les exploitants eux-mêmes.

Les textes encadrent un maximum de 48 heures par semaine en moyenne, avec des dérogations possibles jusqu’à 60 heures en cas de circonstances exceptionnelles, sous contrôle de l’inspection du travail. Dans les faits, de nombreux agriculteurs disent cumuler les journées, notamment lors des périodes de semis ou de récolte, sans compter précisément leurs heures, ce qui alimente le sentiment d’un « temps de travail sans fin » pour une rémunération parfois inférieure au Smic.

« On commence tôt, on finit tard, sept jours sur sept pendant certaines périodes, et au bout du compte, il reste moins que le Smic », témoigne un éleveur laitier breton, qui dit avoir envisagé la reconversion sans réussir à franchir le pas. Des syndicats rappellent cependant que ces durées extrêmes ne sont pas la norme pour les salariés agricoles, davantage protégés par la législation sociale et les conventions collectives. La grille nationale de la production agricole et des Cuma a ainsi été revalorisée début 2026, avec un salaire horaire d’entrée à 12,02 euros brut, soit un niveau aligné sur le Smic.

Les représentants des exploitants insistent de leur côté sur la spécificité du statut de chef d’entreprise agricole, qui ne compte pas ses heures et supporte seul le risque économique. Pour eux, l’enjeu n’est pas tant de réduire le temps de travail que d’assurer une meilleure rémunération de celui-ci, en agissant sur les prix payés aux producteurs, la répartition de la valeur au sein des filières et la simplification des normes.

Un débat qui traverse la profession
L’étude de Max Havelaar intervient alors que le gouvernement prépare une nouvelle étape de la loi Egalim, censée mieux protéger les revenus agricoles dans les négociations commerciales avec la grande distribution et l’industrie agroalimentaire.

« L’ampleur des résultats, c’est gigantesque », a réagi Blaise Desbordes, directeur général de Max Havelaar France, en appelant à une mobilisation de l’ensemble de la chaîne, des consommateurs aux distributeurs. Le rapport « Nourrir à découvert » plaide notamment pour des contrats plus transparents, une meilleure prise en compte des coûts de production et une réorientation des aides publiques vers les exploitations les plus fragiles.

Plusieurs syndicats agricoles saluent ces recommandations mais demandent des garanties sur leur mise en œuvre concrète. Ils alertent aussi sur le risque de découragement chez les jeunes, alors que le renouvellement des générations constitue un enjeu majeur pour la souveraineté alimentaire du pays.

Certains responsables de filières mettent néanmoins en garde contre des mesures qui renchériraient trop rapidement les prix à la consommation, dans un contexte d’inflation encore sensible pour de nombreux ménages.

Au-delà des chiffres, la question du revenu agricole renvoie à un débat plus large sur la place de l’agriculture dans la société française. Entre demandes de transition écologique, attentes de prix bas et exigence d’une alimentation de qualité, les exploitants disent avoir parfois le sentiment de ne plus savoir à quelles injonctions répondre.

Le rapport de Max Havelaar, comme les travaux de l’Insee, rappellent que la reconnaissance de ce travail passe aussi par un revenu qui permette de vivre décemment, sans multiplier à l’infini les heures passées aux champs ou à l’étable.

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