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Esclavage : l’ONU cible la traite transatlantique et passe sous silence la traite arabo-musulmane

L’Assemblée générale des Nations unies a adopté, le 25 mars, une résolution historique qualifiant la traite transatlantique des esclaves africains de « plus grave crime contre l’humanité ».

L’ONU et l’esclavage – Porté par le Ghana au nom d’une large coalition d’États, ce texte, adopté par 123 voix contre 3 et 52 abstentions – dont la France, entend ouvrir la voie à des politiques de réparations, de restitution et de reconnaissance élargie des responsabilités, selon Vie Publique.

Cette affirmation solennelle d’une hiérarchie mémorielle, qui consacre la traite atlantique comme crime suprême, laisse toutefois dans l’ombre d’autres dimensions de l’histoire de l’esclavage, à commencer par la traite arabo-musulmane et l’esclavage entre peuples africains, pourtant largement documentés.

Or, ces phénomènes, par leur durée, leur extension géographique et le nombre de victimes, sont loin de relever d’un simple arrière-plan historique. Plusieurs historiens et éditorialistes dénoncent désormais une « mémoire sélective » portée par l’ONU, qui soulève un vif débat sur la manière d’écrire l’histoire à l’échelle globale.

Une résolution onusienne à portée symbolique mondiale
La résolution onusienne proclame que « la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains constituent les plus graves crimes contre l’humanité », en raison de leur ampleur, de leur caractère systémique et de leurs conséquences durables. Le texte a été adopté lors de la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique, instaurée par l’ONU en 2006. Il s’inscrit dans un mouvement plus large de demandes de réparations, porté notamment par des États des Caraïbes et plusieurs pays africains.

Selon l’ONU, la résolution doit servir de base à des politiques publiques destinées à combattre les discriminations héritées de l’esclavage, à encourager l’enseignement de cette histoire et à initier des discussions sur les réparations matérielles et symboliques.

La France, comme l’ensemble des États membres de l’Union européenne, s’est abstenue, tout en rappelant que la loi dite « Taubira » de 2001 qualifie déjà la traite négrière transatlantique et l’esclavage de crime contre l’humanité. Trois pays – l’Argentine, Israël et les États-Unis – ont voté contre, exprimant des réserves sur la formulation et la portée juridique du texte.

Pour le président ghanéen John Dramani Mahama, il s’agit d’« une victoire historique », qui reconnaît enfin la spécificité du traumatisme subi par les populations africaines déportées vers les Amériques. Dans les couloirs de l’Assemblée générale, des diplomates africains ont insisté sur la nécessité de réparer des « torts historiques » longtemps minimisés dans les narrations occidentales.

Mais cette centralité accordée à la seule traite atlantique suscite immédiatement des critiques sur le périmètre mémoriel retenu.

Une mémoire qui occulte d’autres traites
Plusieurs travaux d’historiens rappellent que la traite arabo-musulmane, souvent éclipsée du débat public, fut massive, pluriséculaire et structurante pour de vastes régions d’Afrique et du monde musulman. Selon les estimations, entre 12 et 17 millions d’Africains auraient été réduits en esclavage dans les circuits transsahariens, en mer Rouge et sur la côte swahilie, du VIIᵉ au début du XXᵉ siècle. Certains auteurs évoquent même un bilan global d’environ 17 millions de victimes pour la seule traite arabo-musulmane, contre 11 millions pour la traite atlantique.

Cette traite se distingue notamment par sa durée – près de treize siècles – et par une mortalité très élevée lors des longues traversées caravanières à travers le Sahara. GEO, dans une enquête consacrée à ce sujet, souligne que la traite transsaharienne fut « la plus meurtrière des traites arabo-musulmanes », avec possiblement un million de morts sur les routes du désert. De son côté, la BBC rappelle que cette forme d’esclavage a perduré jusqu’au XIXᵉ siècle, voire au-delà, et qu’elle continue de laisser des traces dans certaines sociétés africaines.

Pour autant, la nouvelle résolution onusienne ne mentionne ni la traite arabo-musulmane, ni l’esclavage interne au continent africain. Un silence que certains intellectuels interprètent comme une volonté de concentrer la responsabilité sur les puissances européennes et occidentales, en laissant de côté d’autres acteurs historiques. Dans un article très critique, le média belge 21News estime que l’ONU « réécrit l’histoire en effaçant la traite arabo-musulmane » et consacre ainsi « une mémoire sélective de l’esclavage ».

Esclavage intra‑africain, angle mort persistant
Parallèlement aux traites atlantique et arabo-musulmane, l’esclavage entre peuples africains constitue un autre angle mort du récit global. De nombreux travaux, notamment francophones, rappellent que des royaumes et chefferies africains ont participé activement à la capture et à la vente de captifs, tant vers les côtes atlantiques que vers les marchés du monde musulman, tout en maintenant des systèmes internes de servitude. Cette dimension n’amoindrit pas la responsabilité des puissances négrières européennes, mais complexifie la cartographie des responsabilités historiques.

Dans les débats actuels sur les réparations, cette réalité interne au continent est rarement mise en avant, au risque de réduire l’histoire de l’esclavage à un face-à-face entre l’Europe et l’Afrique. Certains chercheurs plaident pour une approche globale, qui intégrerait les différentes formes de domination, de captivité et de traite ayant marqué le continent, y compris celles exercées par des pouvoirs africains eux-mêmes. Une telle mise en perspective, soutiennent-ils, permettrait de sortir d’une lecture purement culpabilisante à l’égard d’une seule région du monde.

Ce débat dépasse le seul cadre académique : il interroge les politiques de mémoire, les programmes scolaires et la façon dont les institutions internationales hiérarchisent les crimes du passé. Pour ses défenseurs, la résolution de l’ONU constitue un jalon indispensable pour obtenir justice face à une traite atlantique longtemps minimisée ; pour ses critiques, elle fige une vision partielle de l’histoire en érigeant en absolu un crime, sans nommer d’autres systèmes esclavagistes de grande ampleur.

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